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The Enemy et autres merveilles du GIFF

Découverte

Pour chiffrer, la 24èmeédition du Geneva International Film Festival (GIFF) c’est 164 œuvres, 250 invités et 9 jours entièrement dédiés au septième art. Avec 8 Premières mondiales et 75 Premières suisses, le GIFF propose de plonger dans le monde de l’audiovisuel, pour découvrir une programmation inédite et internationale. 

 

Trois grands volets sont présentés au public : le cinéma, les séries tv et le digital.

Avec 64 titres dans la section cinéma, le Festival diffuse aussi bien des longs métrages en compétition internationale que des œuvres de réalisateurs confirmés, parmi lesquelles figurent Dovlatov d’Alexey German Jr. ou encore La Dernière Folie de Claire Darling de Julie Bertuccelli. Grace à une sélection de films très internationale, les spectateurs font le tour du monde cinématographique, allant de l’Égypte avec Yomeddine, de A. B. Shawky, aux Pays-Bas avec We de Rene Eller, et en passant par l’Argentine avec Rojo de Benjamín Naishtat.

Le Festival se concentre également sur l’art des séries tv, dont les épisodes sont diffusés en compétition ou hors compétition. Ce format d’amuse-bouche permet d’assoiffer le public en lui faisant découvrir l’atmosphère et l’intrigue de la première séquence sur le grand écran pour lui laisser le plaisir de visionner la suite dans un format plus habituel. Mais, si vous êtes du genre à commander directement l’entrée, le plat et le dessert, trois séries des années 70 sont entièrement diffusées dans la cadre du Festival : Eight Hours Don’t Make a Day de Rainer W. Fassbinder, France/tour/détour/deux/enfants de Anne-Marie Miéville et Jean-Luc Godard et As Years Go by, as Days Go by de Andrzej Wajda. 

 

La mise en valeur du digital est un élément phare de cette 24ème édition. Avec plus de 600 mètres carrés uniquement dédiés aux projets numériques à la Salle Communale de Plainpalais, le GIFF propose de découvrir les multiples possibilités de la réalité virtuelle. Munis de masques, manettes et autres équipements spécifiques, le public peut apprendre à voler, grâce à Birdly, déguster des sushis ou encore rentrer dans La Nuit de Hodler. 

 

The Enemy - Film Still 2 - © Lucid realities

 

En collaboration avec Interpeace, le Festival a également invité le photojournaliste Karim Ben Khalifa et son projet de journalisme immersifEntièrement conçu en réalité virtuelle, The Enemy peut être expérimenté jusqu’au 10 novembre. Se rendant compte de l’impact mitigé avec le format classique de la photographie de guerre, le journaliste a décidé d’user des technologies nouvelles pour sortir virtuellement les combattants de leur zone de conflit et les mettre dans un environnement habituel au public. Ainsi, les spectateurs se déplacent dans une salle neutre aux murs blancs pour rencontrer six avatars de protagonistes des trois zones en guerre: Salvador, République Démocratique du Congo et Israël et Palestine. Gardant les mimiques, la gestuelle et les voix des combattants, ces représentations en 3D parlent bien entendu du conflit, mais également de leurs rêves, envies et moments de bonheur. 

Cette cinquième présentation de The Enemy dans le monde était également l’occasion de poser quelques questions à Karim Ben Khalif sur ses objectifs et motivations. 

 

 

Color My Geneva : Vous êtes un photojournaliste de guerre, pourquoi avoir choisi le format de la réalité visuelle pour The Enemy ?

Karim Ben Khalif : Initialement, le format prévu était très classique, deux portraits de combattants du même conflit accrochés face-à-face dans une pièce. En découvrant la réalité virtuelle, je me suis posé la question sur l’engagement que je pourrais prendre par rapport au public et sur les avantages de ce médium. Je voulais casser les frontières, donner une autre vision du journalisme de guerre, en gardant le concept de l’interview, mais en changeant le rendu final. Ainsi avec la réalité virtuelle, en plus de la parole, le public peut voir l’aspect physique en trois dimensions des combattants et leur langage corporel. La seule liberté que je me suis accordé est le langage des yeux. Le contact visuel est très important dans cette expérience et il était nécessaire de le retravailler. Si le protagoniste ne reconnaît pas votre présence, vous ne reconnaitrez pas non plus la sienne. La réalité virtuelle permet donc de rendre le public plus actif et permettre une immersion totale, sans être déconcentré par le monde réel durant une cinquantaine de minutes. J’avais également envie de toucher un public plus jeune, intéressé par la réalité virtuelle.

 

CmG : Pourquoi avoir pris la décision de placer les combattants dans un musée, plutôt que de virtuellement recréer leur environnement quotidien pour y amener les visiteurs? 

KBK : Avant tout, je voulais laisser le visiteur dans un espace qu’il connaît et dans lequel il sait quel rôle il doit jouer. Il peut ainsi se comporter comme dans un vrai musée, se baladant librement dans la salle et en décidant quel combattant voir en premier. L’autre raison est que je voulais laisser le personnage au centre, minimisant tous les aprioris que le cadre de Gaza ou Tel Aviv pourrait donner. En réduisant la charge émotionnelle du lieu et l’intérêt que le public pourrait y porter, toute la concertation se resserre sur le protagoniste.

 

CmG : Par quels critères avez-vous été guidé lors du choix des combattants à interviewer ?

KBK : Au total j’ai réalisé dix-neuf interviews de combattants des trois conflits. Il était  important que la personne se révèle, dévoile sa personnalité au-delà de la forte propagande de leur groupe ou armée. En tant que combattants ou militaires, ils ont une frontière assez stricte de ce qu’ils peuvent et veulent faire ou dire. L’autre aspect auquel j’ai fait attention était de m’assurer qu’il n’y ait pas une trop grande différence au niveau de la taille ou de la corpulence entre les représentants pour éviter qu’un déséquilibre ne puisse influencer la perception du conflit par le public.

 

CmG : Quel message vouliez-vous transmettre au public par The Enemy ?

KBK : Les gens ne pensent pas la guerre, mais sont physiquement et moralement entrainés pour la faire. Je voulais retourner à l’humain, en posant également des questions sur leurs rêves, leurs cauchemars, comment ils se voient dans vingt ans, que signifient la paix et la violence pour eux. Ils veulent voir grandir leurs enfants, lancer un business, se déplacer librement, finalement des choses auxquelles nous aspirons tous. Il était important pour moi de montrer au public cette humanité des combattants.

 

 

Le GIFF continue jusqu’au 10 novembre dans différentes salles genevoises. Retrouvez le programme complet sur leur site internet.

 

The Enemy - Film Still 1 - © Lucid realities

 

Eugénie Rousak – Journaliste pour Color my Geneva, tous droits réservés

 

Crédit photo: Eugénie Rousak