

« Le Mage du Kremlin » d’Olivier Assayas avec Paul Dano, Jude Law, Alicia Vikander et Jeffrey Wright
Date de sortie : 21 janvier 2026
****
La genèse du film
Par le plus grand des hasards, la maison de campagne du réalisateur français Olivier Assayas en Italie est voisine de celle de l’écrivain Giuliano da Empoli. Celui-ci, intéressé par le film « Carlos » qu’avait tourné précédemment Olivier Assayas sur le célèbre terroriste, lui envoie son livre… Par la suite, Olivier Assayas décide d’adapter le livre avec l’aide d’Emmanuel Carrère, scénariste et écrivain, qui connait bien la Russie. Il a écrit notamment “Limonov” et a vécu de près cette période trouble, lorsque le grand empire soviétique s’est fissuré et a laissé la place à un capitalisme débridé. Il fait d’ailleurs une rapide apparition lors d’une scène figurant un de ces appartements d’étudiants survoltés, prêts à tout pour transformer ce monde à leur image…. Vraiment ?
Regard sur un passé qui appartient à l’histoire
A part le nom du Mage (personnage directement inspiré du conseiller Vladislav Sourkov) et celui de Dimitri (personnage de Khordokovski qu’Olivier Assayas n’a pas voulu mettre en avant en raison de son passé et de sa décision bien compréhensible aujourd’hui de se mettre en retrait de toute vie politique), les scénaristes ont choisi de conserver les noms exacts des protagonistes. Pendant plus de 2 heures, nous assistons ainsi à la montée en pouvoir du Tsar et du mythe de la grande Russie, mais aussi à l’ascension et au déclin de son entourage.. La galerie de portraits est saisissante, d’Evgueni Prigojine (l’ancien cuisiner qui créa le groupe Wagner et mourut d’avoir défié Poutine), Boris Berezovski ou Igor Setchine, l’autre éminence grise…
La figure de Ksenia, seule figure féminine, est particulièrement éclairante à ce sujet. Elle rêve d’un ailleurs tout en étant l’exemple parfait de celle qui veut aussi jouir financièrement d’une belle vie. Elle reste lucide sur elle-même et sur les hommes qu’elle aime, dont Baranov, ce qui lui permet de poser un regard critique sur son entourage et sur les années qui ont passé et qui ont effacé un certain idéalisme.
Liens entre le livre et le film
Le film est donc tiré directement du livre éponyme de Giuliano da Empoli. Celui-ci, formidablement écrit (durant 7 ans …), aurait pu gagner le prix Goncourt si Helene Carrère d’Encausse, épatée par son contenu, n’avait souhaité qu’il soit couronné du prix de l’académie française… Olivier Assayas et Emmanuel Carrère ont choisi d’adapter très fidèlement le livre à commencer par la langue et c’est ce frasé particulier qu’on retrouve dans la bouche de Paul Dano. Ces monologues parfaitement ajustés sont un plaisir à entendre… et à lire ou relire si vous souhaitez vous plonger dans le livre. Certains pourraient juger le ton monocorde mais il correspond parfaitement à cette distance que Vadim essaie de maintenir dans ses relations avec le Tsar mais aussi avec les évènements. Responsable mais pas coupable… Vraiment ?
Les acteurs sont très justes. Paul Dano incarne parfaitement ce spécialiste de la communication qui suggère, conseille mais garde les mains propres. Il est un simple messager… Il garde un détachement sur les évènements presque insupportables. Face à lui, Jude Law en Poutine réussit à éviter les écueils. Il ne prétend pas « jouer » Poutine mais il le suggère avec une moue et un regard à la fois vide et froid…
Un excellent film qui nous offre une relecture sur un passé pas si lointain… et un éclairage sur notre réalité d’aujourd’hui.
Le saviez-vous ? L’écrivain Giuliano da Empoli est parfois surnommé « le prophète d’Interlaken ». Né de père italien et de mère argovienne, il va régulièrement se ressourcer dans la maison familiale dans l’Oberland bernois.
Virginie Hours, reporter pour Color My Geneva – tous droits réservés



