Culture, Sortir

A l’occasion du Festival queer Everybody’s Perfect, entretien avec l’artiste genevoise Emilie Pictet

A l’occasion du Festival Everybody’s Perfect, l’actrice et soprano genevoise Emilie Pictet s’identifie avec la star Marlène Dietrich et nous entraîne dans son cabaret particulier.

Depuis 10 ans, le cinéma Grütli se pare des couleurs de l’arc-en-ciel chaque année en octobre. Premier en Suisse romande, le festival Everybody’s Perfect expose les expressions LGBTIQ+ (lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres, intersexes et queer) mondiales et encourage les soirées de discussion et rencontres, en présence d’expert·x·es, avec le soutien et la collaboration de partenaires, associations et institutions, locales et internationales.

Du 9 au 18 octobre 2026, le festival propose 34 longs-métrages (24 fictions et 10 documentaires, parmi lesquels 16 premiers films) et 39 courts-métrages, en provenance de 25 pays. 

La cérémonie d’ouverture aura lieu le vendredi 09 octobre dès 18h, avec Diamanda Callas en maîtresse de cérémonie, suivi de la projection en première suisse de STRANGE JOURNEY : THE STORY OF ROCKY HORROR 

Pour l’occasion, l’artiste genevoise Emilie Pictet crée et joue le « Cabaret Marlène Dietrich » le vendredi 16 octobre 2026, un hommage à une égérie queer particulière.

RENCONTRE.

Quels sont les rencontres, les évènements qui vous ont fait découvrir le chant enfant ou adolescente et qui vous ont incitée à en faire votre profession ?

J’aimais chanter et j’avais une excellente oreille. Un jour, ma grand-mère m’a emmenée à l’opéra et je me suis dit:“ça c’est cool, il y a du théâtre, du chant, et quand on chante on voyage dans le monde entier.“ j’étais aussi dans le chœur du collège Claparède et du collège dirigé par Philippe Béran, et j’aimais l’atmosphère qui planait dans les répétitions au moment de la préparation des concerts.

Pour quelles raisons avez-vous préféré partir étudier en Allemagne plutôt qu’à Paris, Genève ou ailleurs. 

Je me voyais être journaliste et voyager. Parler les langues a toujours été une priorité pour moi. Donc je me suis dit à 18 ans„si je ne pars pas maintenant en Allemagne je n’apprendrai jamais cette langue.“

Je suis de nature plutôt latine et joyeuse. Les brumes du nord n’étaient pas, a priori, ce vers quoi je voulais aller. Je me disais qu’une fois cet effort effectué, j’aurais tout le temps d’aller en Italie ou ailleurs vers le sud. J’aime l’Italie par dessus tout, car tout est beau et les italiens sont des acharnés du détail bien fait. Ça met de la poésie et de l’absurde dans quasi toutes les situations même anodines. D’ailleurs je pars à la Biennale de Venise juste après Marlène.

Vous avez commencé par des études de chant. Pourquoi ensuite vous dirigez vers le théâtre ? 

Je n’ai jamais considéré que ces métiers étaient séparés et cloisonnés. Pour moi, l’expression physique, qu’elle passe par le chant, la danse, le mot articulé de mille manières ne font qu’un. J’aime m’ouvrir à de nouvelles techniques, acquérir des outils de travail multiples. Par exemple l’année dernière j’ai participé à un stage de jeu avec le réalisateur de documentaire Jean-Stephane Bron, puis je suis retournée à Berlin travailler la voix avec Brigitte Eisenfeld qui a été la grande soliste de la Staatsoper de Berlin pendant la guerre froide : Enfin, j’ai joué dans un court métrage queer avec un ami très cher, Pierre Emõ, qui vient du milieu de la performance porno et joue aujourd’hui au Berliner Ensemble dans Hamlet avec Erzan Mondtag. J’aime vivre dans les interstices et aller à la rencontre de la diversité des mondes artistiques. Il n’y a aucune limite, sauf celles qu’on se met à soi-même. 

Vous avez fait vos études en Allemagne. Vous incarnez Marlène Dietrich qui était de nationalité allemande. Est-ce que cette connaissance du pays et de la culture vous a rapproché de cette icône ? Quels points communs/ressemblance avez-vous toutes les deux ? 

J’ai toujours porté de l’intérêt aux personnes à la marge. Marlène Dietrich est une icône de cinéma, une icône de music-hall, une icône queer. Marlene Dietrich n’a pas inventé le mouvement Drag King, mais sa performance légendaire en costume masculin dans le film Morocco (1930) reste l’une des influences les plus majeures et durables de cet art. Elle était curieuse, intransigeante sur le niveau artistique qu’elle considérait devoir atteindre. Et oui, le fait de vivre en Allemagne et plus précisément à Berlin m’a beaucoup inspirée pour imaginer un spectacle autour de Marlène, en miroir avec le monde d’aujourd’hui. Au-delà de la culture allemande, c’est probablement le milieu queer qui était foisonnant à Berlin dans les années 20-30 et qui l’est à nouveau à Berlin aujourd’hui qui nous rapproche. L‘une et l’autre avons trouvé une forme de liberté d’être soi-même dans ce milieu vulnérable et fragile, et de grandes amitiés.

Quelle image aviez-vous de Marlène Dietrich avant de commencer le spectacle ? Est-ce que celle-ci a évolué ? 

J’avais une image beaucoup plus énigmatique de Marlène Dietrich, lointaine et presque spectrale. Elle a gagné en chair depuis que je la „fréquente“. Néanmoins, chacun qui s’en approche se construit sa Marlène. Elle émet et émettra toujours une immense part d’inconnu, quelle que soit la rigueur avec laquelle on s’y penche.

Vous évoluez entre le théâtre et le chant, entre des rôles classiques (La Bohème, dialogue des carmélites) et plus modernes ou de création (Marie-Galante). Quels éléments vous font choisir un personnage plutôt qu’un autre ?   

Les rencontres et les destins. Je suis ouverte aux rencontres artistiques, et curieuse de me plonger dans l’histoire de destins hors normes. Par exemple, lorsque je vivais en Hollande, je voyais Anne Frank partout, même sur des briquets, ou des gadgets dans le quartier rouge. Alors un jour je me suis demandé qui elle était véritablement ? Et j’ai découvert un monodrame opératique composé par Grigori Frid qui ne se donne quasiment jamais, et que j’ai eu la chance de chanter avec l’orchestre de chambre des Pays Bas. Elle portait une humanité rare en elle, immense. Un pouvoir d’analyse infiniment puissant. Son image est maltraitée à des fins touristiques. 

Pourquoi avoir souhaité présenter votre spectacle au Festival Everybody’s perfect et quels sont vos liens avec cette manifestation ?

Marlène Dietrich avait une identité profondément queer. Elle a inventé son prénom, elle avait une sexualité très libre qu’elle revendiquait, elle a eu des liaisons sincères et importantes avec des hommes et des femmes, elle aimait vivre en liberté. Ses valeurs étaient queer. Sa présence était queer. Sa vie a été une vie queer. Donc d’inscrire la création de mon spectacle „Marlène, itinéraire d’une icône queer“au festival Everybody’s Perfect est cohérent.

Virginie Hours, reporter pour Color my Geneva – tous droits réservés

À lire aussi