Culture, Loisirs

Au cinéma, « Un agent secret » ou le Brésil de tous les dangers

Avec « Un agent secret » salué au Festival de Cannes avec deux prix, le réalisateur Kleber Mendonça Filho nous transporte dans le Brésil de la dictature en 1977 et interroge notre mémoire.

Brésil, 1977. Marcelo (Wagner Moura), un universitaire responsable d’un département de recherche dans une université de Sao Paulo, se rend à Recife, sa ville natale. Il retrouve son jeune fils qui est confié à ses beaux-parents, se réfugie dans une maison sûre, change de prénom. Quel est son secret ? Que fuit-il ? Dans le cinéma où travaille son beau-père (Carlos Francisco), le film « Les dents de la mer » est un grand succès ; en ville, un requin est repêché avec un cadavre dans son ventre, brouillant la frontière entre le fantastique et le réel… Rien ne va plus !

 

“L’Agent secret”, de Kleber Mendonça Filho

Avec Wagner Moura, Maria Fernanda Cândido et Carlos Francisco

Date de sortie : 14 janvier 2026

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Un air de série B

La première scène donne le ton : une coccinelle jaune citron s’arrête dans une station-service perdue dans un paysage désertique. Un cadavre caché sous un mauvais carton que taquinent des chiens errants attend en plein soleil l’arrivée de policiers qui doivent mener l’enquête. Mais au grand désespoir du pompiste, ceux-ci sont plus intéressés par la perspective d’obtenir un bakchich du chauffeur de la voiture… C’est la première grande trouvaille du nouveau film du réalisateur Kleber Mendonça Filho : nous plonger dans l’ambiance des années 1970 et des films de série B tout en évoquant des sujets très sensibles. Il joue ainsi avec les genres (notamment le burlesque avec une drôle d’équipe de Pieds nickelés ou le fantastique avec l’existence d’une jambe baladeuse et tueuse) et la galerie de second rôle est parfaite, de la vieille résistante bossue, à l’inspecteur ripoux en passant par le beau-père courageux et intègre.

Ce beau-père, justement, est projectionniste dans le cinéma de la ville. Son gendre regarde ainsi les films du haut de la cabine de projection, clin d’oeil au « Cinéma Paradiso » de Giuseppe Tornatore (qui remporta l’oscar du meilleur film étranger en 1989). D’ailleurs à Recife, le cinéma São Luiz reste un lieu mythique, toujours en fonctionnement. Face aux cadavres jetés dans la mer et au requin capturé qui recèle de curieuses choses dans ses entrailles, on a une pensée également pour le film « Le Magnifique » réalisé par Philippe de Broca avec Belmondo. Quant au petit garçon de Marcelo, il rêve de se faire peur en visionnant « Les dents de la mer »… Films dans le film, ces éléments font diversion pour alléger le propos. Car le réalisateur continue à traiter des sujets qui lui tiennent à cœur comme les relations de pouvoir et les injustices sociales.

 

Une question de mémoire

L’année 1977 n’est ainsi pas choisie par hasard. L’armée gouverne le pays depuis 1964, toute personne avec des cheveux longs est accusée d’être communiste, les universitaires ne doivent pas freiner le progrès et les affaires. Marcelo arrive à Recife, (la ville natale du réalisateur, capitale du Pernambouc, dans le Nordeste), au-milieu du Carnaval. Chaque jour, le journal local compte les morts dus aux festivités. Marcelo ne veut pas en être. Il bénéficie de l’aide d’un réseau clandestin qui le cache dans une maison avec d’autres qui ont leurs propres raisons d’avoir peur des autorités. Peu à peu, son histoire se révèle.  « Ici, c’est du Brésil qu’on te protège » lui explique-t-on. Trente ans plus tard, des universitaires veulent aussi protéger le Brésil de l’amnésie en déterrant et en racontant son histoire. « Au Brésil, on a été un peu forcés d’oublier toutes les tortures et les meurtres de ce régime, du fait de l’amnistie imposée de façon cynique en 1979 par les militaires » a expliqué Kleber Mendonça Filho. Le personnage de Marcelo, petite histoire dans la grande, vise à rendre hommage aux milliers de victimes inconnues de cette dictature, alors qu’officiellement seules 434 personnes seraient mortes ou portées disparues durant cette période. Et le fantôme de la présidence Bolsonaro n’est jamais loin…

Pour incarner Marcelo, cet « élément subversif dangereux à éliminer » malgré lui, Kleber Mendonça Filho a fait appel à Wagner Moura, un autre brésilien connu pour avoir incarné le colombien Pablo Escobar dans la série Netflix « Narcos ». Il est parfait de retenu et de tension à la fois, stoïque et fragile. C’est lui l’agent aux lourds secrets qu’il aimerait dénoncer avant de s’enfuir avec son fils. Avant qu’il ne soit trop tard…

Un film prenant, parfois déroutant mais captivant qui a remporté le prix de la mise en scène et le prix de l’interprétation masculine au Festival de Cannes. À ne pas manquer.

 

Virginie Hours, reporter pour Color my Geneva – tous droits réservés

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