Culture

Rencontre avec Laurence Yadi, chorégraphe pour la Compagnie 7273

Chorégraphe et danseuse, Laurence Yadi nous raconte son parcours, son langage chorégraphique et les nouvelles explorations qui nourrissent sa danse.

Chorégraphe et interprète, Laurence Yadi explore depuis plus de vingt ans les liens entre mouvement, musique et cultures. Cofondatrice de la Compagnie 7273 avec Nicolas Cantillon, elle a co-créé une vingtaine de pièces présentées sur les scènes internationales. À travers le Multi styles FuittFuitt, une approche chorégraphique inspirée notamment des maqâms du monde arabe, elle développe un langage singulier où se rencontrent rythmes, influences culturelles et liberté du mouvement. Aujourd’hui, elle poursuit ses recherches artistiques en explorant son identité, ses origines et les imaginaires qui nourrissent sa danse.

Vous travaillez depuis de nombreuses années autour du mouvement et du corps. Trouvez-vous perpétuellement de nouvelles chorégraphies ?

Oui, je crois que l’inspiration est partout, dans tout ce que je vois, tout ce que je vis et toutes les personnes que je rencontre. Je voyage beaucoup, et les cultures que je découvre nourrissent énormément mon travail. Je suis sensible aux gestes du quotidien, aux rythmes, aux couleurs, à la façon dont les gens bougent et occupent l’espace. Tout cela entre dans mon corps, parfois sans même que je m’en rende compte, et ressort plus tard dans ma danse, mon corps, mes chorégraphie

Au Caire, par exemple, les corps ne bougent pas comme à Genève. La manière de marcher, de se croiser, de se déplacer dans la rue est différente. Ce sont des choses que j’observe beaucoup. Je ne cherche pas à les reproduire, mais plutôt à les laisser m’imprégner, à les transformer pour qu’elles deviennent ma propre matière chorégraphique.

Les livres aussi m’accompagnent. Parfois, une image, un mot, une sensation ou une idée suffit à ouvrir une nouvelle piste. J’aime partir de quelque chose de très concret et aller vers l’abstraction, chercher comment le corps peut raconter sans avoir besoin de mots, comment un mouvement peut faire naître un imaginaire.

Je ne sais pas toujours où je vais au départ. Je cherche, j’essaie, je me perd parfois, puis quelque chose apparaît. Et j’aime que ce quelque chose ne soit pas forcément défini. 

Je n’ai pas envie d’imposer une seule lecture au spectateur. Chacun arrive avec sa propre histoire, ses émotions, son imaginaire. 

Si le mouvement lui ouvre une porte, alors il se passe quelque chose entre lui et moi. Et c’est aussi pour cela que je continue à créer : parce que cette recherche n’est jamais terminée.

Avec Nicolas Cantillon, vous avez développé le Multi styles FuittFuitt, un langage chorégraphique qui s’inspire notamment des maqâms de la musique arabe. Comment cette approche est-elle née ? 

Je pense que cela vient de mes origines algériennes, du côté de mon père, et de mon envie de découvrir cette partie de mon histoire. 

Mon premier voyage au Moyen-Orient a eu lieu à Beyrouth, en 1995. C’était l’une de mes premières tournées à l’international, et je m’en souviens comme si c’était hier. En descendant de l’avion, j’ai vu des militaires avec des mitraillettes et j’ai fait un pas en arrière.  Mais ce qui m’a marquée, c’est l’accueil des gens. Ils venaient voir nos spectacles, nous retrouvaient au restaurant le soir, et nous passions des heures à discuter, rire et partager. Je n’avais jamais été accueillie de cette manière. J’ai découvert un monde qui m’était à la fois étranger et familier. Depuis, j’ai voyagé dans plus de cinquante pays, et toutes ces rencontres ont nourri ma danse.

Avec Nicolas, nous avions envie d’inventer notre propre langage, de ne pas nous enfermer dans un style. Nous nous sommes beaucoup intéressés à la musique arabe, notamment aux maqâms, à ces quarts de ton, à ces petites variations qui donnent à la musique toute sa richesse. Nous nous sommes demandés comment retrouver ces nuances dans le corps, dans les articulations, dans la façon de faire circuler le mouvement.

Le Multi styles FuittFuitt est né de cette envie de jouer, de chercher, de mélanger les influences et de créer quelque chose qui nous ressemble. Nous ne cherchions pas à reproduire une tradition, mais à nous en inspirer pour inventer notre propre danse. Une danse ouverte, vivante, qui traverse les frontières et dans laquelle chacun peut trouver sa place.

Comment le Multi styles FuittFuitt a-t-il impacté votre propre manière de danser et de créer ?

Le FuittFuitt c’est une danse que nous avons crée parce qu’elle nous fasse du bien au corps et que c’est de cette façon que nous avons envie de bouger. C’est une danse ancrée dans le sol, où l’on glisse, où l’on avance tout en donnant parfois l’impression de rester sur place. J’aime ce rapport au sol, au poids du corps, cette sensation d’être à la fois ancrée et en mouvement continu. J’oublie tout quand je danse.

On cherche à mettre en mouvement toutes les articulations, jusque dans les plus petites parties du corps. C’est passionnant, parce qu’on découvre sans cesse de nouvelles possibilités. Le mouvement peut partir de partout, se transformer, se déplacer d’une partie du corps à une autre.

Cette danse m’a apporté beaucoup de liberté. Elle m’a appris à écouter davantage mon corps, à jouer avec le rythme et à trouver de nouvelles façons de bouger. Et puis, c’est une danse qui entretient le corps plutôt qu’elle ne l’abîme. On développe sa mobilité, sa souplesse et sa conscience du mouvement. Après toutes ces années de pratique, c’est précieux de pouvoir continuer à danser, à explorer et à prendre autant de plaisir à bouger. Je n’ai jamais arrête de danse même enceinte même malade.

Lorsque vous imaginez une nouvelle création, qu’est-ce qui vient en premier : une émotion, une musique, une idée, une image ou directement un mouvement du corps ?

Ça dépend des créations. Parfois, tout commence par une image, une idée ou une émotion. 

Mais souvent, je commence directement par le corps. Je danse, je cherche, j’expérimente, en faisant beaucoup confiance à mon intuition, sans forcément savoir où je vais. J’aime cette part d’inconnu, le plaisir de découvrir quelque chose en chemin.

L’intuition joue un rôle essentiel dans mon travail. Elle me guide, me pousse à essayer, à suivre une sensation plutôt qu’une idée précise. L’idée de départ évolue, se transforme, et j’accepte que le projet prenne une autre direction en cours de route. Je ne cherche pas forcément à rester fidèle à ce que j’avais imaginé au début. Au contraire, j’aime me laisser surprendre par ce qui apparaît.

Un mouvement en entraîne un autre, une sensation ouvre une nouvelle piste, et petit à petit, la chorégraphie se construit. La musique vient souvent ensuite, une fois que la matière chorégraphique a trouvé son chemin. Pour moi, créer, c’est trouver un équilibre entre l’intuition et le travail, accepter de ne pas tout maîtriser et laisser la danse nous emmener là où on ne l’attendait pas.

Votre travail vous amène à être à la fois chorégraphe, conceptrice et interprète. Comment votre regard change-t-il lorsque vous passez de celle qui imagine une pièce à celle qui doit ensuite l’incarner sur scène ?

Je fais beaucoup de choses à la fois : je dirige une petite entreprise, j’imagine les pièces, je chorégraphie et je danse. Je prends les décision en collaboration avec l’équipe. Ce sont des rôles très différents, et il faut sans cesse passer de l’un à l’autre.

Mais quand je suis en création, je m’immerge complètement dans le projet. Je peux passer des heures, des nuits  à chercher, à essayer, à recommencer. J’ai besoin d’aller au bout de mes idées, de comprendre ce qui bloque et de trouver des solutions. J’aime creuser un sujet, comment lui donner une forme qui me semble juste.

Quand je monte sur scène, c’est différent. Tout ce travail est dans mon corps, mais je dois arrêter de réfléchir à chaque détail et laisser les choses se faire. Je fais confiance à ce que j’ai construit, à mon intuition, et je me rends disponible à l’instant. C’est là que la pièce continue de vivre et peut encore me surprendre.

La transmission occupe également une place dans votre parcours, notamment auprès de jeunes danseurs en formation. Qu’aimez-vous transmettre au-delà de la technique pure ? 

Je transmets beaucoup à l’international, et je me rends compte que transmettre, c’est aussi apprendre à s’adapter à une autre culture. 

Je reviens justement d’Alger, où j’ai travaillé avec des  jeunes danseurs qui n’avaient pas les mêmes habitudes que moi. 

Pour moi, il est naturel de commencer chaque journée par un échauffement avec un rdv a 9h30 pour des journée de travail de 6h.

Au bout de quatre jours, j’étais découragée. J’avais l’impression de ne pas réussir à travailler avec eux et j’avais envie de rentrer chez moi. Jusqu’au moment où j’ai pris le temps de leur demander pourquoi. Leurs réponses m’ont permis de comprendre leur réalité, leur rythme et leur quotidien. Il n’y a pas de lieu pour les entrainement quotidien à Alger, et à cause de la canicule, ils vivent la nuit et se lèvent a 15h. C’était difficile la rigueur que je leur demandais au quotidien. Ils ont l’habitude de travailler dans l’urgence.

La transmission ne peut pas se faire de la même manière partout. Il faut écouter, comprendre, s’adapter et parfois accepter de bousculer ses propres habitudes. On arrive avec son expérience, sa méthode, mais on ne détient pas toutes les réponses.

C’est ce que j’aime dans ces rencontres : on apprend les uns des autres. Je partage ma danse, mais je repars aussi avec un bagage. C’est enrichissant, humainement et artistiquement, et je crois que cette ouverture est essentielle dans notre métier.

Qu’apprenez-vous, en retour, au contact d’une nouvelle génération de danseurs ?

J’apprends énormément à leur contact. Les jeunes danseurs ont d’autres références, d’autres expériences et une autre manière de voir le monde. Ils me poussent à rester curieuse, à questionner mes habitudes et à ne pas penser que ma façon de travailler est la seule possible. Je m’adapte à eux, comme ils s’adaptent à moi, et c’est dans cet échange que quelque chose de nouveau peut apparaître.

Après toutes ces créations et ces expériences, qu’aimeriez-vous encore explorer à travers la danse ?

Après vingt-trois ans de création avec Nicolas Cantillon, nous poursuivons aujourd’hui nos chemins artistiques chacun de notre côté. 

Pour ma part, j’ai envie d’explorer mon identité, mes origines et tous les fantasmes qui vont avec. Finalement, on passe une partie de sa vie à découvrir d’où l’on vient, et l’autre à essayer de comprendre ce qu’on en a fait.

On croit voyager pour découvrir les autres, mais on finit aussi par se découvrir soi-même. Toutes ces rencontres se déposent quelque part dans le corps, parfois sans qu’on le sache. J’ai envie de voir comment ces rencontres se mélangent, comment elles se transforment et ce qu’elles peuvent raconter à travers la danse.

Je ne veux pas reproduire une culture ou illustrer mes origines. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe quand tout cela passe par mon propre corps, avec mes souvenirs, mes contradictions et mon imaginaire. Il y a toujours un décalage entre ce qu’on est, ce qu’on croit être et ce qu’on imagine être. C’est un terrain de jeu formidable pour une chorégraphe 

Après toutes ces années, j’ai encore envie de me mettre en danger, de chercher et de me surprendre.

Les réseaux sociaux de Laurence Yadi :

Instagram : @laurence_7273

Site internet : Compagnie 7273

Instagram Compagnie 7273 : @compagnie7273

Youtube : Compagnie7273

Facebook : Compagnie7273

Actualité de Laurence Yadi :

Spectacle Silahkan à découvrir le 31.10.26 à Meyrin – Solo de danse autour d’un monde de métamorphoses inspiré de Bali. Les objets s’animent, les tissus se font paysages, les gestes sortilèges. Le mouvement ne s’arrête jamais, ondulant comme une calligraphie sans fin qui se dessine dans l’espace.

Envie de découvrir les coulisses de la création romande ?

Genève brille de mille feux grâce à ses nombreux talents ! Il nous tient à cœur de mettre en avant des artistes locaux et leurs arts. C’est pourquoi nous offrons une tribune aux artistes locaux à travers notre média Color my Geneva. Après avoir exploré l’univers de Laurence Yadi, plongez dans notre rencontre avec Corinne Giroud-Sartori, artiste peintre à l’univers multiple.

Morgane F. – reporter pour Color My Geneva – tous droits réservés

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