Quand on évoque la Suisse, des images de lacs, de montagnes, de paix et de sécurité viennent à l’esprit. Et de neutralité ? Ce soft power a longtemps servi les intérêts de la diplomatie helvétique et dans un monde multilatéral, lui a permis de se présenter comme un pays de médiation. Mais les temps changent… Qu’est-ce que la neutralité signifie aujourd’hui ? Suite au lancement de l’initiative de ProSuisse (UDC) en 2023 pour inscrire la neutralité dans la constitution suisse, Le réalisateur vaudois Stéphane Goël et le journaliste d’origine kabyle et suisse Medhi Atmani entament un road trip dans l’histoire et le monde à la recherche d’une réponse. Ou comment traiter avec humour et ironie un sujet subjectif…
“En terrain neutre” de Stéphane Goël et Mehdi Atmani
Date de sortie : 29 avril 2026
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Rencontre
Vous êtes un habitué des documentaires éclectiques sur la Suisse, du film « Insulaire » à « De la cuisine au parlement » et maintenant « En terrain neutre ». Pourquoi vous plaisez-vous à traiter exclusivement de sujets liés à la Suisse ?
Stéphane Goël : Je crois que c’est une histoire de légitimité. Dans mon travail documentaire, j’ai toujours questionné ma légitimité à traiter de certains sujets ou de thèmes particuliers. Dans les années 70-80, le cinéma documentaire suisse a privilégié les films type voyageur ou exotique. Cette tendance m’a toujours profondément mis mal à l’aise, non par amour patriotique ou nationaliste, mais au contraire par souhait de questionner cette forme de pouvoir qu’on se donne sur les gens ou sur les situations qu’on filme. Il est plus légitime de porter un regard un peu ironique sur soi-même, sur son propre pays, sur sa propre origine, sur sa propre famille. Pourtant, j’ai vécu aux États-Unis, j’ai fait des films sur des sujets « locaux » quand j’étais plus jeune, par exemple sur les Apaches avec « Le garçon s’appelait Apache ». Mais j’ai toujours trouvé une manière détournée de parler de la Suisse avec la question sous-jacente : comment sommes-nous perçus à l’extérieur ? Dans « Insulaire », j’évoque la Suisse au milieu de l’océan Pacifique, dans « Qué viva Mauricio Demierre » la figure d’un coopérant suisse assassiné par les sandinistes au Nicaragua. En fait, j’ai un désir d’ailleurs tout en questionnant la signification d’être d’un lieu (je suis fils de paysan, d’une famille attachée à la terre) et de chercher pourtant à le fuir, ce que reflète mon propre parcours de vie.
Quelles sont vos sources d’inspiration ou d’envies ?
Stéphane Goël : C’est à la fois la curiosité et des échos à ma vie personnelle. L’ailleurs m’a toujours attiré ainsi que le thème de la justice qu’elle soit sociale ou climatique (que l’on retrouve avec « Citoyen Nobel » par exemple), l’utopie du départ ou la nécessité de l’engagement dans cette société suisse que je me permets de critiquer. Avec « Prud’hommes » par exemple, je questionne ce sacro-saint rapport au travail dans un pays où il n`y a pas de grève… Dans « De la cuisine au parlement » et le sujet de l’égalité, il y avait l’histoire de ma mère et le souvenir de la première fois qu’elle avait voté et combien c’était une grande victoire pour elle. Avec « En terrain neutre », je questionne la neutralité, ce que cette notion signifie pour notre génération mais aussi pour les plus jeunes (j’ai des enfants qui sont jeunes adultes) notamment suite à l’invasion de l’Ukraine et au poste occupé par la Suisse au Conseil de Sécurité de l’ONU.
Vous avez toujours fait des documentaires seul. Pourquoi avez-vous eu envie de travailler en binôme dans “En terrain neutre” ?
Stéphane Goël : Pour mes documentaires, j’ai toujours travaillé avec plusieurs personnes mais jamais de manière aussi affirmée. En fait, je n’ai pas un style très reconnaissable avec un dispositif unique. J’aime bien explorer différentes formes ou dispositifs. Par exemple dans « De la cuisine au Parlement », j’utilisais beaucoup d’archives et de dossiers. Sur ce nouveau sujet, je devais trouver une forme nouvelle, d’où cette manière de mettre en scène. J’aurais pu embaucher Mehdi pour un travail plus classique de journaliste mais nous nous sommes rendus compte que face à un sujet plutôt austère, la mise en avant d’un faux Candide était un moyen de trouver un ton de comédie. Donc, nous avons expérimenté différentes manières d’incarner le duo classique réalisateur/journaliste. C’est une manière courante de travailler sur des sujets un peu arides y compris dans la presse écrite.
Était-ce pour questionner davantage ? Pour ouvrir au maximum le champ des possibles, avec les allers-retours même dans le montage ?
Medhi Atmani : J’aime cette manière de travailler dans la presse écrite car elle permet de simplifier des sujets arides ou d’éviter « l’entre-soi » de certains sujets. Je trouve intéressant de pouvoir être ainsi son propre cobaye, de disséquer une matière compliquée et la rendre intéressante pour Mr et Me tout le monde sans la vider de son sérieux. Se mettre en scène pour affirmer son propre questionnement ou subjectivité permet à Mr et Mme tout le monde de faire partie de la conversation, de s’identifier. Moi, je ne suis pas Dieu, j’ai une subjectivité et c’est important de l‘affirmer.
« En terrain neutre » questionne la définition même de la neutralité alors que celle-ci n’a jamais cessé d’évoluer. Comment l’expliquez-vous ?
Stéphane Goël : La neutralité fait partie du soft power de la Suisse, pays que l’on confond souvent avec la Suède… On nous renvoie encore cette image très valorisée et valorisante dans de nombreux pays dont les USA. On y attache une image de paix, de sécurité.
Medhi Atmani : Avec les votations « Pas de Suisse à 10 millions » et « Pour une Suisse neutre », les suisses sont invités à l’introspection, à s’interroger sur eux-mêmes. Le film montre bien que la réponse ne peut pas être binaire.
Stéphane Goël : Cette notion de neutralité n’a jamais cessé d’évoluer et à la fin, chacun a son propre point de vue. Pour moi, cette neutralité nous engage. Ce n’est ni une vertu, ni un destin, ni un don de Dieu. Ce sont les circonstances qui nous ont accordé ce privilège qui nous engage aux yeux du monde. Il y a la vision d’une neutralité fermée nationaliste, littérale et celle d’une neutralité ouverte, proactive, qui évolue. J’espère que le film dans sa conclusion prône qu’il faut plutôt aller vers cette interprétation.
La suisse se présente comme médiatrice avec un savoir-faire, n’est-ce pas une manière de s’engager malgré sa neutralité ?
Stéphane Goël : Il y a une notion de sécurité qui est rattachée à celle de neutralité. C’est un principe. On est neutre aux yeux des autres, vertueux. Cette neutralité nous donne une responsabilité, celle d’être porté vers la médiation. La neutralité est aussi une marque d’intérêt pour les autres, d’altérité, une volonté de comprendre le monde, une gymnastique.
Medhi Atmani : La neutralité est un instrument politique qui est élastique et s’adapte au grès des conflits. Le problème est ce qu’on met derrière. Cette neutralité à géométrie variable, le décorum, le narratif nous mettent mal à l’aise car elle est peu discutée. Par exemple, on ne pratique pas la neutralité de manière égalitaire car on ne la pratique pas quand elle ne nous profite pas. C’est ce questionnement qui est important. Cette neutralité qui nous a protégé n’est pas gratuite. On est redevable. Par exemple, comme la Suisse est protégée par le parapluie américain depuis la seconde guerre mondiale, elle achète des avions américains en contrepartie. Donc, la question de la neutralité est déjà biaisée dès le départ avec des effets de renvoi d’ascenseur.
Stéphane Goël : En ce moment, on négocie à Islamabad, Doha, Istambul mais pas en Suisse. La grande période de la négociation suisse est passée. Certains pensent qu’on ne respecte plus cette neutralité compte tenu de notre manière d’appliquer les sanctions par exemple. C’est pour cela qu’on ne négocie plus à Paris ou à Genève même si parfois Genève offre ses infrastructures pour certaines négociations. On a une machine diplomatique efficace par rapport à la taille du pays mais il y a peut-être moins de volonté politique actuellement d’œuvrer.
Pensez-vous que les financiers suisses sont en train de remplacer les diplomates dans ce travail de défense des intérêts helvétiques ?
Stéphane Goël : La force de proposition de grands CIO d’entreprises suisses a été effectivement plus efficace face à l’administration Trump qu’une action diplomatique suisse car des hommes d’affaire ont parlé à des hommes d’affaire. Je ne suis pas certain que les jeunes générations se souviennent de la période dorée de la diplomatie suisse lorsqu’elle déployait son savoir-faire avec l’Iran, la Colombie ou Cuba. Le multilatéralisme est en train de mourir et il y a quelque chose à réinventer. Cette année, la suisse préside l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe). C’est la grande action diplomatique de la Suisse mais cette institution est fragile comme le conseil de sécurité car elle fonctionne également dans une vision multilatérale du monde qui est malmenée.
Medhi Atmani : On est dans un monde de rupture dans la manière de faire. La Suisse doit peut-être réinventer les règles du jeu, changer de logiciel…
Virginie Hours, reporter pour Color My Geneva – tous droits réservés




