Culture, Famille

Interview exclusive avec Tiffany Fortuna

Comment un enfant apprend-il à distinguer le danger de la normalité lorsque son quotidien est rythmé par la peur et l’emprise psychologique ? Face aux violences invisibles et aux dysfonctionnements des institutions censées protéger les plus vulnérables, la parole des mineurs se heurte trop souvent au doute, à la minimisation ou aux lourdeurs administratives.

Dans son ouvrage “Briser les chaînes”, Tiffany Fortuna lève le voile sur les mécanismes subtils de la manipulation paternelle et le traumatisme profond lié au sentiment de ne pas être crue par le système judiciaire et social. Un parcours douloureux mais porteur d’espoir, où l’amour maternel a agi comme un rempart indispensable à la reconstruction. À travers cet échange sans fard, elle donne une voix aux enfants condamnés au silence et redéfinit avec maturité la notion même de résilience.

Nous avons posé quelques questions à Tiffany :


Quand on grandit dans un système où même les adultes censés protéger minimisent la peur, comment apprend-on à distinguer ce qui est “normal” de ce qui ne l’est pas ?

Quand on est enfant, on ne sait pas que ce qu’on vit est anormal. On pense simplement que c’est ça, la vie. Alors quand la peur devient quotidienne, quand on apprend à surveiller des regards, des silences, des changements de ton, cela finit par ressembler à une forme de normalité.

Le plus destructeur, c’est quand les adultes censés protéger minimisent cette peur. Parce qu’à ce moment-là, l’enfant ne remet pas le système en question : il se remet lui-même en question. Il se dit qu’il exagère. Qu’il est trop sensible. Qu’il a peut-être tort d’avoir peur.

Dans mon histoire, il y avait cette confusion permanente entre ce que mon corps ressentait et ce que les adultes validaient. Mon corps était en alerte, mais autour de moi, beaucoup continuaient à penser qu’un père restait un père. Alors j’ai appris à survivre avant d’apprendre à comprendre.

Et puis il y a eu ma mère. Mes grands-parents. Des personnes qui m’ont montré qu’on pouvait aimer sans faire peur. Je crois que c’est comme ça que j’ai compris ce qui n’était pas normal : en découvrant enfin ce qu’était la sécurité.

Dans votre récit, il y a une violence très particulière : celle d’être obligée de retourner vers quelqu’un que vous désigniez comme dangereux. Est-ce que le plus destructeur a été la peur du père… ou le sentiment de ne pas être crue ?

La peur de mon père faisait partie de mon quotidien. J’avais grandi avec elle. Mon corps avait appris à vivre en alerte permanente, à anticiper les tensions, les silences, les changements de regard ou de voix. Cette peur était devenue presque normale pour l’enfant que j’étais.

Mais ce qui m’a profondément détruite, ce n’est pas seulement cette peur. C’est le sentiment de ne pas être entendue alors même que j’étais une enfant qui demandait de l’aide à sa manière.

Le plus violent, c’est d’être obligée de retourner vers quelqu’un que l’on désigne comme dangereux, tout en voyant les adultes autour continuer à penser que le lien parental doit être maintenu à tout prix. À cet âge-là, on ne comprend pas les décisions judiciaires, les rapports, les procédures. On comprend seulement une chose : “J’ai peur… et pourtant, personne ne semble capable de m’en protéger complètement.”

Et cela crée une fracture immense à l’intérieur d’un enfant. Parce qu’à partir du moment où la protection de l’enfance, la justice ou certains adultes minimisent cette peur, l’enfant finit par douter de lui-même. Il se demande s’il exagère. S’il a le droit d’avoir peur. S’il mérite vraiment d’être protégé.

Je crois que c’est l’une des plus grandes violences invisibles de mon histoire : avoir ressenti que les institutions censées protéger les enfants pouvaient parfois devenir des lieux où leur parole se perd.

On parle beaucoup de protection de l’enfance, mais dans certaines situations, les enfants continuent malgré tout à retourner dans des environnements qui les détruisent psychologiquement. Et quand cela arrive, ce n’est pas seulement l’enfance qui se fissure. C’est aussi la confiance dans les adultes, dans la sécurité, dans la justice.

Pendant longtemps, j’ai porté cette confusion en moi : comment peut-on demander à un enfant d’aller vers quelqu’un dont il a peur, tout en lui disant qu’il doit se sentir en sécurité ?

Aujourd’hui encore, devenue maman, cette idée me bouleverse profondément. Quand je regarde ma fille, je comprends avec une violence encore plus grande ce qu’une enfant devrait recevoir instinctivement : être crue, protégée, rassurée. Pas forcée à taire sa peur pour préserver une image ou un principe.

Et je crois que c’est aussi pour cela que j’ai écrit ce livre. Pour donner une voix à tous ces enfants dont la peur a été minimisée. À tous ceux qui ont grandi avec cette sensation terrible : celle d’avoir crié en silence dans un monde qui n’entendait pas vraiment.

Vous décrivez un père manipulateur et pervers narcissique. Avec le recul, quels mécanismes d’emprise vous semblent les plus difficiles à expliquer à des personnes qui ne les ont jamais vécus ?

Le plus difficile à expliquer, c’est que l’emprise ne ressemble pas toujours à la violence que les gens imaginent. Elle peut être silencieuse. Subtile. Presque invisible de l’extérieur. 

Les personnes manipulatrices savent souvent être charmantes, rassurantes, convaincantes devant les autres. Et c’est précisément ce qui enferme encore plus la victime dans le doute. L’emprise détruit les repères. 

Elle vous pousse à culpabiliser de votre peur, à remettre vos émotions en question, à croire que le problème vient peut-être de vous.

Et puis il y a ce paradoxe extrêmement difficile à comprendre : un enfant continue souvent d’aimer profondément la personne qui lui fait peur.

Parce qu’un enfant espère toujours être aimé normalement par son parent. Même au milieu de la souffrance. C’est ce mélange entre l’amour, la peur et la culpabilité qui rend l’emprise si destructrice.

Votre livre montre que les violences invisibles laissent parfois des traces plus profondes que les violences visibles. Comment ces blessures continuent-elles de se manifester à l’âge adulte ?

Les violences invisibles ont cette particularité de continuer à exister longtemps après les faits. Elles ne laissent pas forcément de traces visibles sur le corps, mais elles s’installent profondément dans la manière dont on se construit.

Quand on grandit dans un climat de peur, de tension ou de confusion émotionnelle, on développe des mécanismes de survie très tôt. On apprend à observer, à anticiper, à analyser les réactions des autres pour éviter que tout bascule. Et même adulte, le corps garde parfois cette mémoire-là.

Chez moi, cela s’est longtemps traduit par une hypervigilance constante. Cette difficulté à relâcher complètement la garde. Ce besoin de tout contrôler pour avoir l’impression que rien de mauvais ne peut arriver. Il y avait aussi cette habitude de minimiser mes propres émotions, de tout garder à l’intérieur, comme si montrer sa fragilité revenait à devenir vulnérable.

Ce qui est difficile avec les violences invisibles, c’est qu’elles touchent des choses très profondes : la confiance en soi, la confiance dans ses ressentis, la manière d’aimer, la capacité à se sentir légitime dans ses émotions. Elles créent parfois une fatigue intérieure que les autres ne voient pas, parce qu’elle est silencieuse.

Et puis il y a des moments de la vie qui donnent une autre lecture au passé. Certains gestes simples, certaines scènes du quotidien, certaines émotions rappellent soudain avec beaucoup de force à quel point l’enfance est fragile et à quel point ce qu’un enfant vit laisse une empreinte durable.

Je crois que les blessures invisibles ne disparaissent jamais totalement. Mais avec le temps, elles peuvent cesser de diriger toute une existence. Elles deviennent des cicatrices : elles racontent une histoire, mais elles ne définissent plus entièrement la personne que l’on est devenue.

Écrire ce livre, est-ce que cela a parfois ravivé une forme de colère contre les institutions ?

Oui. Une colère profonde.

Parce qu’en écrivant, je ne me suis pas seulement souvenue de ce que mon père faisait. Je me suis souvenue de tout ce qu’une enfant a dû porter pendant que les adultes hésitaient encore à appeler cela du danger. Je me suis revue assister à des scènes qu’aucune petite fille ne devrait voir. Mon père levant une chaise au-dessus de ma mère. Les cris. La peur qui envahissait une pièce entière. Je me suis revue dans ce studio rempli d’images de femmes nues, exposée beaucoup trop tôt à un univers qui me mettait mal à l’aise sans que je comprenne encore pourquoi. 

Je me suis revue ouvrir un tiroir et tomber sur une arme. Une vraie arme. Et je me suis revue la tenir dans mes mains alors que je n’étais qu’une enfant.

Aujourd’hui encore, cette image me bouleverse. Parce qu’une petite fille ne devrait jamais savoir ce que le métal froid d’une arme fait ressentir dans ses mains.

Mais ce qui me détruit le plus avec le recul, c’est de réaliser qu’à cet âge-là, j’avais déjà compris une chose que personne ne devrait comprendre enfant : ma parole seule risquait de ne pas suffire.

Alors je prenais des photos.

Je gardais des preuves.

Comme si, inconsciemment, l’enfant que j’étais avait compris qu’il fallait prouver sa peur pour espérer être protégée.

Et ça, c’est une violence immense.

Parce qu’un enfant ne devrait jamais avoir à devenir son propre enquêteur pour essayer de se sauver lui-même.

C’est cela qui ravive aujourd’hui ma colère contre certaines failles de la protection de l’enfance. Cette sensation insupportable que parfois, même quand les signaux sont partout, même quand un enfant pleure, refuse, tremble, il faut encore attendre. Observer. Vérifier. Douter.

Comme si la souffrance psychologique n’était jamais assez urgente tant qu’un drame irréversible n’a pas eu lieu. Mais un enfant qui grandit dans la peur est déjà un enfant en danger.

Et je crois que ce qui me hante le plus aujourd’hui, c’est cette pensée : pendant que les adultes cherchaient encore à comprendre ce qu’il se passait vraiment, moi, j’essayais déjà simplement de me sauver.

On parle souvent de résilience comme d’une victoire lumineuse. Votre livre montre quelque chose de plus complexe. Qu’est-ce qu’on comprend mal, selon vous, du mot “résilience” ?

Je pense qu’on comprend mal le fait que la résilience ne soit pas une ligne d’arrivée. Ce n’est pas un moment où tout devient soudainement facile, où les blessures disparaissent et où l’on peut dire : “C’est bon, tout est derrière moi.”

La résilience, c’est beaucoup plus silencieux que ça. Beaucoup plus humain aussi.

C’est continuer à avancer avec certaines fragilités, certains souvenirs, certaines cicatrices intérieures… tout en refusant qu’ils prennent toute la place.

Dans mon histoire, il y a eu des choses très dures, oui. Mais il y a aussi eu énormément d’amour. Et je crois que c’est important de le dire, parce que je ne veux pas que mon livre soit seulement perçu comme l’histoire d’une enfance abîmée. C’est aussi l’histoire d’une mère qui m’a sauvée, d’une famille maternelle qui m’a portée, de moments heureux qui ont existé malgré tout.

Et aujourd’hui, être maman change profondément ma vision de la résilience.

Quand je regarde ma fille, je réalise que la plus belle victoire n’est pas d’avoir “surmonté” le passé. La plus belle victoire, c’est de réussir à construire quelque chose de sain après lui. C’est de pouvoir offrir à son enfant une stabilité émotionnelle, une douceur, une sécurité intérieure que l’on a parfois dû chercher longtemps soi-même.

Je crois que la résilience, ce n’est pas devenir quelqu’un qui n’a plus mal.
C’est devenir quelqu’un qui, malgré ce qu’il a traversé, est encore capable d’aimer profondément, de faire confiance, de créer du beau et de transmettre autre chose que ses blessures.

Et peut-être qu’au fond, ma plus grande résilience aujourd’hui, ce n’est pas le fait d’avoir écrit ce livre.
C’est la manière dont ma fille grandira.

Votre mère apparaît comme un véritable rempart dans votre histoire. Quel rôle a-t-elle joué dans votre reconstruction et dans votre capacité, aujourd’hui, à transformer cette douleur en parole libre ?

Ma mère a été mon refuge.
Je crois sincèrement que sans elle, je ne serais pas la femme que je suis aujourd’hui.

Quand tout devenait instable autour de moi, elle restait cette présence qui tenait debout. Même épuisée. Même blessée. Même quand elle avait elle-même peur. Elle a porté énormément de choses seule, tout en essayant de préserver mon enfance du mieux qu’elle pouvait.

Ce qui me touche le plus avec le recul, c’est qu’elle ne s’est jamais contentée de survivre à la situation. Elle s’est battue. Pour me protéger. Pour me croire. Pour m’offrir autre chose que ce que nous étions en train de vivre.

Et je crois que cela change tout dans la vie d’un enfant : avoir au moins une personne qui ne minimise pas votre souffrance. Une personne qui vous regarde et qui comprend que ce que vous ressentez est réel.

Ma mère m’a aussi montré quelque chose d’essentiel sans forcément le dire avec des mots : on peut traverser des épreuves sans perdre sa capacité d’aimer. Malgré tout ce qu’elle portait, elle a continué à créer autour de moi des souvenirs heureux, des voyages, des moments simples, de la douceur, de la lumière.

Aujourd’hui encore, quand je pense à mon enfance, je ne pense pas seulement aux blessures. Je pense aussi à elle. À son courage. À sa tendresse. À sa force silencieuse.

Et maintenant que je suis maman à mon tour, je mesure encore davantage tout ce qu’elle a fait pour moi. Il y a des moments où je regarde ma fille et où je comprends, avec une émotion immense, ce qu’une mère est prête à porter pour protéger son enfant.

Je crois que si je peux parler aujourd’hui avec autant de liberté, c’est parce que ma mère m’a transmis cela : le courage de ne pas laisser le silence gagner.

Elle m’a appris qu’on pouvait venir d’une histoire compliquée sans être condamnée à la reproduire.
Et au fond, ce livre est aussi une manière de lui dire merci.


Les liens du livre de Tiffany Fortuna sur les différentes plateformes :

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Samira.H – reporter pour Color My Geneva – tous droits réservés

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