

“Ewigi Liebi” de Pierre Monnard avec Luca Hänni, Elena Flury, Susanne Kunz et Ferdi Pasquale Aleardi
Date de sortie : 11 février 2026
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Bienvenu en Helvétie !
Les premières images nous font craindre le pire… Danieli et Heidi se promènent dans un paysage bucolique entre montagnes aux cimes enneigées et pâquerettes. Ils chantent et les paroles évoquent les roses des Alpes et le foin des granges… Et puis, elle essaie de les prendre en photo avec un rétardateur et tout se complique ! Voici l’esprit « d’Ewigi Liebi » : une grande suissitude et beaucoup d’humour et d’entrain. A l’image du film « Buon Schuur Ticino », ce nouveau long métrage du réalisateur Pierre Monnard se moque gentiment de la Suisse pour mieux en vanter les qualités. Ici, la boule Lindor au chocolat au lait remplace la madeleine de Proust, les bouteilles de Rivella les packs d’eau, les jeunes rêvent de s’enfuir à Londres ou partent à Genève faire leurs études de commerce… Le film a été tourné dans l’Emmental (Trub, Trubschachen, Langnau, Signau et Eggiwil) et à Zurich.
Les acteurs sont excellents avec une mention spéciale pour Suzanna Kunz (Heidi à 50 ans) qui aligne les shots avec conviction. Ce film va certainement trouver un large public et plaire aux nostalgiques. Au-delà des situations convenues (le groupe de musiciens, la rivalité amoureuse) c’est également une très bonne rétrospective sur l’évolution de la Suisse et de ses valeurs en 30 ans : plus d’ouverture sur le monde mais une spéculation immobilière grandissante et la perte d’un certain idéal…
Les chansons ont-elles bien vieillies ? Oui, car elles font maintenant partis du patrimoine helvétique et même si elles sont chantées en suisse allemand, le refrain reste longtemps dans la tête. Pierre Monnard s’est pleinement approprié la comédie musicale mais il en donne sa version personnelle. Certains éléments ont été adaptés et modernisés, d’autres conservent volontairement un côté rétro, voire décalé. Ainsi, Danieli ne travaille plus dans une casse-automobiles mais dans un magasin de disques vinyles.
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Les américains ont “Grease”, les suédois “Mamma mia”, les français “La cage aux folles”… et les suisses ? Depuis 1980, ils ont « Ewigi Liebi » ou «Amour éternel» ! Cette comédie musicale connut un énorme succès depuis sa création en 2007 à Zurich. Elle s’est terminée en 2012 après 900 représentations avant d’être reprise en 2017. C’est donc à un monument hélvétique que s’attaque le réalisateur originaire de Châtel-St Denis, Pierre Monnard.
Rencontre.
1/ Avez-vous des souvenirs particuliers liés à cette comédie musicale Ewigi Liebi ?
Oui. Je suis arrivé en Suisse alémanique au début des années 2000 et je connaissais encore assez mal la pop suisse-allemande. J’ai en revanche vécu de près la naissance de Ewigi Liebi et l’énorme enthousiasme du public pour ce spectacle, qui est resté à l’affiche pendant près de dix ans. Quand je l’ai vu sur scène, j’ai été frappé par son énergie et par la façon dont il rassemblait un public très large autour d’une histoire d’amour simple et universelle, portée par des chansons populaires. On peut presque voir Ewigi Liebi comme un Mamma Mia! marié à Retour vers le futur : de la musique que tout le monde connaît et un jeu entre passé et présent. Pour moi, c’est très représentatif de la Suisse.
2/ Quels sont les motifs qui vous ont incité à transposer sur grand écran cette comédie musicale ?
Ce qui m’a donné envie, ce n’était pas de filmer un spectacle, mais de raconter une vraie histoire de cinéma à partir de ces chansons. Les textes de Ewigi Liebi contiennent déjà beaucoup de dramaturgie, de personnages et de conflits. J’y ai vu la possibilité de créer un film émouvant et accessible, qui parle aussi bien aux fans de la comédie musicale qu’à un public qui la découvre pour la première fois. De plus, il est assez rare en Suisse de faire un film qui n’a pour autre ambition que de divertir le public, et c’était aussi très motivant pour moi. Et puis, en tant que réalisateur, il n’y a rien de plus excitant que de marier image et musique. Tourner une comédie musicale est un vrai défi, et c’est précisément ce qui m’a donné envie de me lancer.
3/ Cette comédie musicale est un mythe… Quels ont été le plus grands enjeux et/ou pièges lors de cette réalisation?
Le plus grand enjeu était de respecter l’attachement très fort du public à ce mythe, tout en osant en faire un vrai film de cinéma. Le piège aurait été de rester dans une simple reproduction nostalgique du spectacle. Il fallait trouver un équilibre entre hommage et réinvention, et surtout créer des personnages crédibles, incarnés, qui existent vraiment à l’écran. Pour cela, le casting était absolument central. Nous avons cherché longtemps pour trouver la bonne équipe, un mélange de comédiens aguerris, de jeunes talents et d’une star de la pop. Au final, Luca Hänni, Susanne Kunz, Pascale Aleardi et Elena Flury donnent vie à cet univers et lui apportent une vraie énergie contemporaine.
4/ Vos films précédents ont des thèmes plus « sérieux » et graves (“Bisons”, “Platsbitzbaby”…). Avec “Hallo Betty », “Winter palace » et « Ewigi Liebi”, avez-vous des envies de légèreté ou est-ce le hasard ?
Je ne parlerais pas vraiment de légèreté, mais plutôt d’un désir d’explorer d’autres émotions. Même dans ces projets plus lumineux, il est toujours question de fragilité, de rêves, de peurs et de contradictions humaines. Simplement, le ton et la forme sont différents. Après des films très durs comme Platzspitzbaby ou Bisons, j’avais aussi envie de raconter des histoires qui donnent de l’énergie, de la joie et du plaisir au public, sans pour autant renoncer à une vraie profondeur.
5/ Vos sources d’inspiration se trouvent dans l’histoire/culture helvétique. Est-ce une envie de mettre en avant notre patrimoine ou un plaisir simple avec de bonnes histoires?
C’est avant tout le plaisir de raconter de bonnes histoires. Mais je pense aussi souvent au jeune spectateur que j’étais, frustré de ne presque jamais voir nos histoires, notre musique ou nos personnages au cinéma, alors qu’on voyait surtout celles des autres. Aujourd’hui, en tant que réalisateur, je ressens une responsabilité de ne pas décevoir cet adolescent fan de cinéma, et de lui offrir des films qui parlent de chez nous tout en restant ouverts et universels.
Virginie Hours – spécial reporter pour Color My Geneva – tous droits réservés.



