Faut-il forcément être jeune pour commencer le théâtre ? Le parcours de la genevoise Audrey Vuilleumier nous prouve le contraire. Celle qui a attendu la quarantaine pour enfin se faire plaisir est sur tous les fronts, de l’acting à la mise en scène en passant par la lecture de livres pour personnes malvoyantes. L’année 2026 commence fort ! Des mini-séries auxquelles elle a participé concourent dans plusieurs festivals comme le Nikon Film Festival , Canneséries et même CourtsCarouge . « A tout âge, on peut aller jusqu’au bout de sa passion » nous partage-t-elle.
Rencontre
Comédienne, metteuse en scène, lectrice… mais aussi hypnothérapeute. Comment expliquez-vous un parcours aussi foisonnant et éclectique ?
Au départ, j’ai une formation de danse classique et contemporaine et j’aurais aimé poursuivre une carrière artistique. Mes parents ne m’ayant pas encouragé à suivre cette voie, je me suis alors tournée vers une formation de physiothérapeute. Ensuite, j’ai eu des enfants et je suis partie à l’étranger. Et puis à mon retour en Suisse, à l’âge de 36 ans, j’ai connu une phase plus difficile de remise en question. J’ai alors compris que je restais toujours attirée par le domaine artistique. Comme il n’était plus question de revenir à la danse, j’ai pensé au théâtre. J’ai commencé avec des cours à l’École-club Migros… et ce fut une révélation ! Ces cours m’ont redonné confiance et m’ont ouvert à beaucoup d’univers. En parallèle, j’ai aussi fait une formation d’hypnothérapeute avec une autre approche de l’autre.
Vous vous êtes formée au contact de nombreux professionnels comme Magali Fouchault (Cie la Truite) ou Maurice Gabioud (Théâtre Töppfer)… Que vous ont-ils apporté et que diriez-vous de la scène genevoise ?
La première qui a marqué mon parcours est Magali Fouchault, une personne douce et bienveillante qui m’a confortée dans mon choix de faire du théâtre et m’a fait découvrir beaucoup d’auteurs car elle a une énorme culture théâtrale. J’ai aussi beaucoup joué pour le théâtre pour enfants Töppfer (qui a fermé malheureusement) sous la direction d’un artiste incroyable, Maurice Gabioud. Comme il avait d’abord été danseur pour la troupe de Roland Petit, chaque déplacement sur scène était chorégraphié. C’était donc une nouvelle façon de jouer où chaque geste était précisé jusqu’au bout des ongles et synchronisé avec des répliques. J’ai beaucoup aimé cette manière de jouer.
J’ai aussi fait partie de l’atelier-théâtre du Théâtre de Carouge et de la Comédie qui étaient chapeautés par trois metteurs en scène : Valérie Poirier, Nathalie Cuenet et Xavier Fernandez Cavada. Même si nous étions une troupe amateure, ils nous ont fait travailler comme une troupe professionnelle et c’était assez génial.
Et aujourd’hui, dans quel milieu vous formez-vous ?
Maintenant j’apprends beaucoup de Sophie Broustal et Ludovic Gossiaux de l’Acting Line Studio. L’intérêt de ces rencontres est que chacun t’apporte quelque chose de différent, à sa manière. La formation d’acteur est assez difficile car on te pousse dans tes retranchements, tes limites. Ce n’est pas toujours facile On te demande d’expérimenter une large palette d’états émotionnels pour que tu puisses les revivre et les réactiver rapidement si un réalisateur te les demande un jour. Parfois, ces étapes ne sont pas toujours sympathiques… Donc, ça bouscule et à mon âge, ce n’est pas toujours facile mais comme j’aime, je m’y plie !
En 2019, vous montez votre première mise en scène au théâtre des Grottes avec « La chose qui hurle » de Philippe Léchaire, puis « Crise et châtiment » en 2024 au théâtre des Grottes. Pourquoi avoir souhaité vous tourner vers la direction d’acteurs ?
Je suis passée à la direction suite à un concours de circonstances. Un ami comédien Philippe Léchaire m’a proposé d’être assistante à la mise en scène de sa pièce « La chose qui hurle » car le metteur en scène étant assez âgé il souhaitait quelqu’un pour prendre des notes aux répétitions, rédiger des comptes-rendus… Mais il s’est fâché avec le metteur en scène qui a claqué la porte du jour au lendemain. La question d’abandonner le projet s’est alors posée mais j’ai proposé de continuer le travail que j’avais mené depuis le début et il m’a fait confiance. J’ai repris les rênes et la pièce « La chose qui hurle » a été jouée au théâtre des Grottes pendant dix jours. Le challenge n’était pas si grand, avec juste deux comédiens, mais il fallait quand même conduire la barque. La mise en scène, c’est de la création mais aussi de l’organisationnel, un planning de répétitions, trouver un théâtre où jouer, concevoir l’affiche, chercher des fonds, un technicien… On ne devine pas cette partie-là, en tous cas pour des petites productions. C’était assez lourd mais très intéressant.
Après « La chose qui hurle », quels ont été vos projets ?
Je me suis piquée au jeu et j’ai décidé de poursuivre l’expérience avec une troupe d’amateurs nommée « Avec les moyens du bord ». J’ai ainsi monté des petites pièces de Guitry puis une autre pièce nommée « Crime et châtiment ». Mais après quelques temps, j’ai eu le sentiment d’arriver à un plafond de verre dans le milieu du théâtre amateur et j’ai eu envie d’aller plus loin. Comme j’ai commencé le théâtre à 36 ans, donc plutôt tard, j’étais limitée dans les formations que je souhaitais suivre. J’ai toutefois pû participer à de nombreux ateliers-théâtre, à la Comédie ou à Carouge. On est plutôt bien servi à Genève ! Il y a 3 ans, j’ai trouvé une école d’acting qui accueillait les gens de tous âges après une audition ou un stage. Je me suis lancée à 49 ans et j’ai été acceptée en 2ème année. Je finis en juin.
Vous dites que vous êtes une des rares « cheveux blancs » au-milieu de la génération Z. Quel est votre regard sur eux ?
Dans ce cadre-là, j’ai rencontré de nombreux jeunes réalisateurs talentueux et motivés qui veulent en faire leur métier. Ils ne connaissent pas forcément des comédiens de mon âge… et je suis donc assez sollicitée pour tous les rôles plus âgés. C’est un vrai privilège pour moi de côtoyer ainsi de jeunes réalisateur et comédiens qui sont l’avenir du théâtre et du cinéma suisse.
Une amie, Daria Sokolova, a ainsi écrit une comédie Sitcom de style « Friends » mettant en scène des jeunes prenant des cours de théâtre et qui doivent accueillir dans leur groupe une personne venue d’ailleurs, en l’occurrence une polonaise. Elle traite de la difficulté de s’intégrer en Suisse, des relations d’amitié et des défis dont doivent faire face les jeunes aujourd’hui avec humour et finesse. Je joue la professeure de théâtre. Tout le scénario est écrit, mais comme la réalisatrice est jeune et en début de carrière, elle doit trouver des financements. On a alors tourné un petit teaser de quelques minutes et un épisode-pilote pour aider à trouver des fonds. L’argent reste le nerf de la guerre ! Tous ces jeunes talentueux ont beaucoup d’idées mais peu d’argent. Je joue beaucoup bénévolement…
Quels liens faites-vous justement entre l’acting et la mise en scène ?
En dehors de quelques petits rôles et silhouettes, je n’ai jamais été vraiment dirigée sur des longs métrages. En revanche, j’ai déjà été dirigée par de très jeunes réalisateurs sur Lausanne et des étudiants qui suivent avec moi des cours d’acting à l’Acting Line Studio après avoir suivi des cours de réalisation. Car il faut comprendre que pour être un bon réalisateur, il faut bien savoir diriger ses comédiens et bien comprendre ce qu’est le métier d’acteur. En prenant des cours d’acting, il est plus simple ensuite d’utiliser le même vocabulaire, de faire comprendre les enjeux d’un personnage, de savoir comment s’adresser aux comédiens. J’ai donc eu des expériences avec des étudiants en acting mais qui avaient déjà des expériences en réalisation.
De mon côté, j’ai fait l’inverse. J’ai d’abord pris des cours de théâtre qui m’ont ensuite donné envie de passer de l’autre côté et de diriger des acteurs et de mettre en scène des pièces de théâtre. Jouer une pièce me donnait envie de mettre mon grain de sel dans la scénographie, la mise en scène, les costumes, les décors. C’est une vraie dimension supplémentaire.
Vous êtes également lectrice auprès de l’ABAGE (Association pour le Bien des Aveugles et malvoyants de Genève). Comment se passent les enregistrements et quel plaisir tirez-vous de cet engagement particulier ?
Cet engagement est arrivé après le théâtre. Une amie comédienne m’en a parlé. J’y suis allée, j’ai rempli les critères et j’ai été engagée. J’ai toujours gardé cette activité car c’est une activité très agréable : tu te retrouves avec toi-même enfermée dans une cabine insonorisée, avec ton livre… Tu te plonges dans une lecture pendant 1-2 heure. C’est très relaxant. Car quand tu parles à haute voix, c’est comme si tu te faisais un massage de l’intérieur, tu te berces de ta propre voix. C’est un moment privilégié d’autant plus qu’on sait qu’on va être écoutée, qu’on va faire plaisir à des gens. Ma formation de comédienne m’aide beaucoup car dès qu’il y a des dialogues, j’arrive à mettre de la vie, à faire plusieurs voix. C’est le petit plus que je peux apporter. Comme l’ABAGE propose aussi des audio de pièces de théâtre, ils m’ont également demandé de participer à des lectures collectives, de faire des mises en voix…
Quels sont vos projets pour 2026 ?
Je joue dans une mini-série appelée OmniVision du réalisateur lausannois Ericsson Blaser qui a été sélectionnée pour la finale de la compétition du Nikon Film Festival. Ce festival a lieu chaque année, est ouvert à tous avec un thème imposé et sélectionne dans deux catégories (soit un court-métrage de 2’20, soit une mini-série de 6 épisodes de 2’20) les 6 meilleurs séries ou les 50 meilleurs courts-métrages sur plus de 2500 propositions. Cette mini-série sera projetée à Paris le 16 avril puis dans le festival Canneséries qui se déroulera du 23 au 28 avril 2026. C’est déjà extraordinaire de faire partie de cette sélection !
J’ai également joué dans un court-métrage qui devrait être projeté dans le cadre du festival CourtsCarouge.
Je prépare aussi une autre pièce de théâtre “GITT” de Noam Azouz avec des comédiens qui sortent de la Manufacture. On cherche un lieu de représentation mais tout est difficile. On verra où ça nous mène…
Parmi toutes ces expériences éclectiques, quel serait votre fil rouge ?
Le fil rouge entre toutes ces expériences serait l’humain, le sens du partage. Quand on joue ensemble, on prend soin de l’autre. Quand on joue un personnage, on pense à lui, à ses failles, à ses compétences. Il faut avoir de l’empathie. L’hypnose a aussi un lien très fort avec cet imaginaire que l’on retrouve dans le théâtre. Pour moi, tout est lié.
Retrouvez les actualités d’Audrey sur son site internet.
Virginie Hours – reporter pour Color My Geneva – tous droits réservés



