Imprégné par l’émergence de la culture hip-hop, Esprit grandit à Genève en Suisse, où il fait ses premiers pas à la fin des années 80. Il découvre la bombe de peinture en 1989, d’abord simplement comme un outil d’exploration pour s’ouvrir un nouveau monde créatif.
Avant d’asseoir sa réputation internationale sous le pseudonyme de Spot à partir de 2003, il passe par plusieurs collectifs influents de la scène locale : IDC, TA, HYH ou encore MST, au sein desquels il façonne sa trajectoire, avant de se fixer définitivement sous la signature d’Esprit TZP.
Artiste précis et rigoureux, il aborde la lettre comme une structure vivante, manipulant les géométries et les couleurs vibrantes dans une démarche de recherche esthétique constante. Il collabore régulièrement à travers le monde avec des artistes de générations et d’horizons variés, notamment lors de ses voyages en Europe et en Amérique du Nord, tout en privilégiant la transmission et le mentorat auprès des jeunes talents.
Ce n’est qu’en 1996 qu’il dévoile son premier grand projet rassembleur, la Paint Jam de Genève, devenue une référence incontournable pour les graffeurs de la région. Il s’impose aujourd’hui comme l’une des voix majeures du graffiti suisse et européen. Nous lui avons posé quelques questions.
Vous avez commencé en 1989. Qu’est-ce qui a le plus changé dans l’énergie des rues de Genève entre vos débuts et aujourd’hui en 2026 ?
Ce qui a changé, ce n’est pas seulement l’esthétique de la ville, c’est la manière dont les espaces publics sont vécus. À la fin des années 80, la rue était un lieu d’expression plus spontané, mais aussi plus fragmenté socialement. Le graffiti intervenait comme un langage alternatif, une manière de reprendre la parole dans un espace parfois perçu comme excluant, car “habité” par la publicité et autres affichages sauvages.
Aujourd’hui, le graffiti, à Genève, demeure cantonné à des lieux précis, qu’il soit vandale ou légal. Selon moi, il reste un outil de médiation. Il crée des passerelles entre générations, cultures et milieux sociaux. L’énergie n’est plus uniquement dans la transgression, elle est aussi dans la capacité à créer du lien, à faire dialoguer la ville avec celles et ceux qui l’habitent, ce qui n’était pas le cas dans les années 90.
Que représentait la création de TZP à l’époque, et comment ce collectif a-t-il influencé votre style personnel ?
TZP (ou Twilight Zone Posse) en référence à une série télévisée américaine de science-fiction des années 60 (The Twilight Zone – La Quatrième Dimension) est le nom donné à ce crew/groupe composé uniquement de ce que nous avions défini comme la « Dream Team » en référence aux équipes de basketball dont nous suivions le parcours et dont nous étions influencés (et fans).
En effet, l’équipe était alors composée de plusieurs writers actifs et (re)connus localement et internationalement.
Le crew, c’était comme une forme de micro‐société. Il incarnait les valeurs fondamentales de la culture hip-hop : solidarité, partage, transmission, mais se voulait également être au top de la qualité des productions en comparaison à ce qui était produit dans les autres grandes villes allemandes ou françaises.
Par ailleurs, le fait de pouvoir peindre aux côtés de writers de renom ou ayant un niveau qualitatif élevé a profondément influencé ma manière de peindre. Le style n’est jamais purement individuel : il se construit dans l’échange, dans la confrontation bienveillante. TZP, c’était un espace d’apprentissage collectif où chacun développait son identité tout en appartenant à un projet commun, à une grosse production collective, à un mur comprenant une thématique cohérente et composé de multiples styles différents.
Vous qui avez connu le graffiti sans autorisation, est-ce que peindre légalement aujourd’hui vous procure la même satisfaction ?
Les deux pratiques répondent à des logiques différentes, mais elles peuvent être complémentaires (car l’une n’existe pas sans l’autre). Ce sont les intentions qui changent.
Le graffiti non autorisé portait une dimension d’affirmation et de visibilité dans des espaces où certaines voix étaient absentes.
Aujourd’hui, les espaces légaux offrent d’autres possibilités : ils permettent la rencontre avec des habitants, des institutions, des jeunes, etc. On sort d’une logique uniquement individuelle pour entrer dans une dynamique collective. La satisfaction ne repose plus uniquement sur l’adrénaline, mais sur l’impact social et culturel de ce que l’on crée.
Disons que j’ai besoin des deux dans mon parcours. L’illégal construit. Le légal me permet d’évoluer.
En voyageant, avez-vous découvert des villes où les graffeurs sont mieux intégrés qu’à Genève ?
Certaines villes ont intégré le graffiti comme une composante à part entière de la vie urbaine. Elles reconnaissent sa capacité à activer les espaces publics et à renforcer le sentiment d’appartenance.
Ce qu’elles ont compris, c’est que le graffiti peut être un outil de cohésion sociale. Lorsqu’il est accompagné — sans être totalement institutionnalisé —, il favorise l’échange, réduit les tensions et valorise des formes d’expression souvent marginalisées. Genève évolue (timidement) dans ce sens, mais il reste encore une forme de prudence.
Des villes comme Berlin ou Lisbonne ont compris que le graffiti fait partie de l’identité urbaine. Elles laissent de l’espace, tolèrent certaines pratiques, et du coup ça crée un dialogue au lieu d’un conflit.
Ce qu’elles ont compris, c’est que réprimer totalement ne fait que déplacer le phénomène. L’intégrer intelligemment, ça canalise l’énergie sans la tuer. Genève est encore très loin de considérer le graffiti à sa juste valeur, reléguant sa pratique à des lieux éloignés ou destinés uniquement à permettre « aux jeunes de trouver des alternatives à l’inactivité et à la délinquance ».
Or, à ce jour, une grande majorité des graffeurs sont de jeunes parents ou des quinquagénaires intégrés et responsables.
De plus, certaines collectivités pensent (à tort) que le graffiti touche en grande partie le public jeune alors qu’aujourd’hui, ce sont les actifs et les séniors qui sont les cibles.
Par conséquent, je pense qu’il n’est plus du ressort d’un financement « social » et qu’il est grand temps que le domaine de la culture s’y intéresse plus sérieusement.
Est-ce facile de transmettre les codes d’honneur traditionnels du graffiti aux jeunes d’aujourd’hui ?
La transmission est essentielle, mais elle doit s’adapter. Les codes historiques – respect, engagement, authenticité — restent pertinents, mais ils doivent être expliqués et mis en contexte. Ce n’est pas toujours facile.
À l’époque, tu apprenais directement dans la rue, avec les anciens. Aujourd’hui, certains découvrent le graffiti sur Instagram avant de le vivre sur le terrain.
Les codes existent toujours — respect des pièces, hiérarchie, authenticité —mais ils se diluent parfois. Il faut être présent, parler, montrer l’exemple. Les jeunes ne sont pas pires, ils sont juste dans un autre environnement. Les tutoriels et les diverses vidéos que l’on peut trouver sur la thématique ne mentionnent que très rarement tous les codes, les us et les coutumes liés à la pratique du graffiti.
Les artistes actuels maîtrisent plus rapidement la technique, mais peinent sur le style et surtout sur les codes qui ont fondé cette pratique.
Ce qui m’importe, ce n’est pas seulement de transmettre une technique, mais une éthique : celle du respect de l’autre, de l’espace commun et de l’histoire du mouvement.
Quel est votre regard sur la commercialisation du graffiti en galerie ?
La présence du graffiti en galerie reflète sa reconnaissance culturelle. Mais il est important de préserver son sens originel.
Pour moi, la rue/l’espace public reste un espace fondamental parce qu’elle implique une interaction directe avec le public. Elle permet une accessibilité que la galerie ne garantit pas toujours.
Le graffiti sans la rue, ça perd une partie de son sens — le contexte, le risque, le dialogue avec l’espace.
Cela dit, travailler sur toile pour certains peut aussi être un prolongement intéressant, à condition de ne pas perdre les valeurs de base : authenticité, accessibilité et lien avec le réel. Le graffiti ne doit pas devenir uniquement un objet esthétique, il doit rester un vecteur de dialogue.
Quels sont vos grands défis ou collaborations artistiques pour 2026 ?
Mon intention aujourd’hui est de poursuivre mon envie de renforcer le rôle du graffiti comme outil de médiation sociale. Cela passe par des collaborations avec des artistes de différents horizons.
Je souhaite développer des projets participatifs où les habitants ne sont pas seulement spectateurs, mais acteurs. L’idée est de co‐construire des œuvres qui racontent des histoires locales, qui valorisent les identités et qui créent du lien. Dans cet esprit, je reste très attaché aux valeurs fondatrices du hip-hop : transmission, respect, expression collective. Le graffiti n’est pas qu’une pratique artistique, c’est un langage commun qui peut rassembler.
Et puis continuer à peindre, simplement. Rester actif, rester visible, ne pas devenir une archive vivante. Dans le graffiti, si tu peins plus, t’existes plus.
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Genève brille de mille feux grâce à ses nombreux talents ! Il nous tient à cœur de mettre en avant des artistes locaux et leurs arts. C’est pourquoi nous offrons une tribune aux artistes locaux à travers notre média Color my Geneva. Après avoir exploré l’univers de Esprit TZP plongez dans notre rencontre avec le duo de rappeurs Swift Guad et Sentin’l.
Giorgio P. – reporter pour Color My Geneva – tous droits réservés



